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  Les arguèdènes : une pratique musicale oubliée ?
Catégorie : Aucune
Ajouté le : 31/08/2009 11:33
Auteur : Alex
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Les arguèdènes : une pratique musicale oubliée ?

Vous ne connaissez peut-être pas le mot "arguèdène", mais vous savez certainement de quoi il s'agit. Ce sont ces morceaux que l'on connaît depuis toujours dans la société, et que l'on joue spontanément et de manière informelle, par exemple autour d'une bière après un concert.

Dans le monde des harmonies et fanfares a existé - ou existe encore - une pratique qui se rapproche du domaine de la musique traditionnelle. II s'agit d'une forme de jeu d'ensemble pratiquée par un petit groupe de musiciens jouant de mémoire des airs de danse sur un accompagnement improvisé. Le plus souvent, cela se passe de manière impromptue et conviviale, autour d'un bon petit verre dans un café, après un concert ou à l'occasion de l'une ou l'autre sortie. Cette pratique trouve ses racines à la fois dans l'émergence des harmonies et fanfares locales au 19ème siècle et dans la lignée, plus ancienne, des musiques de contredanses véhiculées par des ensembles aux effectifs divers. Encore bien vivante dans quelques rares villages, elle a connu son apogée avant la Première Guerre.


Soirée après une Hämmelsmarsch ... Toujours de la musique au programme.

Les ethnomusicologues Hubert Boone et Wim Bosmans ont donné une définition générale de cette pratique : " Une forme de jeu d'ensemble connue jusqu'il y a quelques décennies dans tout le pays chez les musiciens de fanfare et qui continue d'être pratiquée encore sporadiquement aujourd'hui dans les campagnes. Lors de kermesses, de festins et d'autres fêtes de sociétés, ainsi que lors de sérénades données aux membres jubilaires, un noyau des meilleurs musiciens forme un ensemble occasionnel de quelques instruments mélodiques et d’accompagnement et d’une basse telle que le tuba ou le bombardon ".

En wallon, un terme est utilisé pour désigner la musique jouée à cette occasion : arguèdène. Le terme se rencontre principalement dans le centre et le sud du Hainaut, le sud-namurois et l’ouest du Brabant wallon, mais la pratique en tant que telle dépasse largement ces limites.

Les arguèdènes ne sont pas jouées dans les programmes de concerts, mais en marge de ceux-ci, spontanément, quand l'occasion se présente. Elles constituent une véritable richesse et témoignent d'une époque aujourd’hui quasiment révolue. Hubert Boone a même affirmé, un peu par provocation, que " la musique de fanfare la plus intéressante est celle jouée sans chef lorsqu'elle est improvisée après un concert ".

L'EXEMPLE DE SIVRY

Si elle a baissé en intensité, la pratique des arguèdènes ne s'est jamais vraiment interrompue dans certaines fanfares ou harmonies, particulièrement dans l'Entre-Sambre-et-Meuse. A Sivry, le terme arguèdène s'applique aux airs, ici des danses exclusivement, joués par des musiciens de la fanfare en marge de divers événements, tels que sorties de la société, concerts au village, processions, fêtes carnavalesques, fête de Sainte-Cécile, etc.

Le plus souvent, ces airs sont joués de manière informelle, en petit groupe. Un ou plusieurs instrumentistes jouent la mélodie solo, tandis que d'autres improvisent un accompagnement qui se décline entre voix intermédiaires, contre-chant et voix basse. Les danses les plus rencontrées sont la valse, la polka, la scottish et la mazurka, soit les quatre principales danses de couple du 19ème siècle.

D'autres types de danses sont parfois aussi joués et, dans certaines localités, des airs issus de la variété ou du répertoire traditionnel de jazz sont aussi utilisés. Des airs comprennent, à l'occasion, une partie chantée (La grosse caisse, Je suis célibataire, etc.).

La Grosse Caisse, version chantée lors de la soirée familiale 2006



La tradition des arguèdènes n'est bien sûr pas limitée au village de Sivry. Si le terme arguèdène semble particulièrement implanté géographiquement dans les zones relevant de l'ouest- wallon ou du wallo-picard, on retrouve une pratique musicale analogue dans presque tous les villages où il existe une fanfare, une harmonie ou d’autres types d'orchestres amateurs.

En Flandre, Hubert Boone a collecté des centaines de danses auprès, notamment, de musiciens de fanfares. Si chaque village possède un répertoire propre, issu des musiciens locaux, certaines danses ont connu une diffusion très large, avec des variantes plus ou moins importantes. Ces variantes sont dues en partie au mode de transmission de cette musique, essentiellement oral. C'est sur le tas que l'on apprend à les jouer, à l'oreille ou en suivant les mouvements des doigts sur les pistons.

A Sivry, l’aspect "propriétaire" est resté vivace. Certaines danses sont en effet connues par le seul nom de leur propriétaire, c’est-à-dire celui qui a ou avait l’habitude de les jouer en soliste ou, plus simplement, de les commencer avant de se laisser rejoindre par ses condisciples : la "scottish de Justin", celle " à Albert ", la " polka du Prince ". Parfois, il s'agit du compositeur, car il n'est pas rare qu'un musicien écrive lui- même des arguèdènes, sans pour autant avoir suivi une quelconque formation académique.

Des carnets comportant la notation manuscrite d'arguèdènes ont également été utilisés et conservés. Ils sont passés de mains en mains et ont servi à la mémorisation des mélodies. A l'instar des recueils de ménétriers ou de maîtres à danser du 18ème siècle, ils sont une précieuse source d’informations.

Parmi les arguèdènes jouées aujourd'hui encore, certaines se retrouvent par ailleurs dans des albums imprimés, publiés par les éditeurs de musique pour fanfare et harmonie. Les plus connus de ces albums commerciaux sont probablement ceux de L’Aurore boréale, édités par Jules Verhoeven, à Anderlecht, dès avant la Première Guerre mondiale. Ces albums largement diffusés, comprenant des sélections de danses sans droit d’auteur étaient publiés sous forme de carnets imprimés, dont le petit format permettait leur pose sur les lyres des instruments ou sur les tables de salon ou de café. Leur instrumentation pour harmonie, fanfare ou petit orchestre de danse, ainsi que l'absence de droits d’auteur en facilitaient l'utilisation lors des bals, aubades et autres manifestations officielles auxquelles se livraient les sociétés musicales. Beaucoup de danses présentes dans ces carnets étaient adaptées, remaniées, par les joueurs d’arguèdènes.

MUSIQUE À DANSER, MAIS PAS SEULEMENT

Autrefois, l'arguèdène était un élément essentiel de la vie associative, débordant du cadre restreint de la fanfare. Musique de danse, musique de bal, elle était faite d'abord pour (faire) danser. Dans le prolongement de la pratique occasionnelle, des musiciens avaient l'habitude de s'organiser et se rassemblaient pour former de petits orchestres afin de faire danser la communauté lors de bals champêtres, parfois sur des kiosques à danser, ou dans les salles communales. Mais l'arguèdène avait aussi une fonction sociale et était un moyen d'affirmation de l’individu au sein de la société musicale, un facteur d'intégration.

En outre, des arguèdènes servaient davantage à mettre en évidence la virtuosité d'un instrumentiste qu'à danser. Souvent, elles comportaient alors des passages en coups de langue ternaires, une technique assez spectaculaire chez les cuivres, qui consiste à répéter des notes très rapidement. On rencontre ainsi un grand nombre de " polkas à coups de langue ".

L'arguèdène, généralement jouée de manière spontanée et sans partition, laisse une grande part de liberté aux interprètes. La mélodie principale peut être légèrement transformée, ornementée. Si l'on ne peut véritablement parler d'improvisation en ce qui concerne cette mélodie principale, les modifications de celle-ci peuvent revêtir une certaine dimension improvisée ; l'accompagnement est, lui, le plus souvent tout à fait improvisé, ce qui le rend parfois approximatif. La notion d'équilibre intervient ici : les petites variations mélodiques et rythmiques sont permises, mais il s'agit de ne pas trop dévier de la mélodie apprise, pour ne pas la dénaturer.




Fin de soirée alsacienne, 3h du matin, quelques irréductibles athusiens encore en action.


Quant à l’effectif instrumental, il se caractérise par une certaine diversité. Les musiciens se répartissent les fonctions mélodique et accompagnatrice, sans se concerter, de manière naturelle : un ou deux instrumentistes jouent la mélodie principale (au bugle, au cornet ou à la clarinette, par exemple), tandis que les autres improvisent un accompagnement consistant en une deuxième voix parallèle à la première (à la tierce inférieure, le plus souvent) ou - pour les plus doués - en un contre-chant, ou encore en notes d’accord. D'autres instruments peuvent se limiter au soutien rythmique, par des contretemps. La voix basse donne, elle, les notes principales de l'accord (fondamentale, dominante).

La pratique des arguèdènes est une pratique musicale comme une autre, avec ses codes, son répertoire, ses admirateurs et ses détracteurs. Certaines sociétés l'ignoraient ou la bannissaient jadis. Elle constitue en tout cas une forme d'expression musicale qui permet à la fois de conserver un lien avec les racines populaires du genre, de faire preuve d'inventivité et de participer à la convivialité d'une société de musique.

Source : Géry Dumoulin, revue MUSICUM, numéro 29, été 2009